L’utopie humaniste du Théâtre du Peuple de Bussang

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L’utopie humaniste du Théâtre du Peuple de Bussang

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par claire olivier
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On ne vient pas par hasard au Théâtre du Peuple. À quatre « petites » heures de route de notre domicile, Bussang, un bourg vosgien sans réel charme qu’on traverse au cœur de l‘été pour aller ailleurs ou qu’on choisit comme point d’ancrage pour rayonner dans les Vosges... Quelques panneaux indiquent le Théâtre du Peuple avec une icône dédiée aux monuments historique. Celui qui n’a aucun attrait pour le théâtre ou le patrimoine ne s’y rendra pas. Dans le meilleur des cas il s’interrogera sur cette dénomination. Un théâtre à Bussang. Diantre !

Non, on vient par conviction, connaissance, cooptation, habitude.
Bussang semble vivoter doucement, victime de l’exode rural, du manque de perspectives économiques. Le tourisme sauve un peu la mise. Pourtant dès qu’on lève les yeux le paysage est magnifique. Des champs de bruyères mauves, des résineux, des montagnes irrégulières aux collines verdoyantes dans le bruit des ruisseaux, le cri des vaches et des chèvres. Le bruit et l’odeur. J’aime ça. Je suis une vraie provinciale. Je sais regarder et apprécier les choses simples et belles, me régaler d’un changement de paysage. Une paix certaine règne ici. Pas de foule qui s’amasse. Quelques commerces locaux tenus par d’affables autochtones. Un bourg vosgien qui s’étend avec des fermes, un petit domaine skiable, un centre de vacances, et Le Théâtre du Peuple !

La vie est un rêve à Bussang © Jean-Louis Fernandez

Cela fait plusieurs années que je veux venir à Bussang. Je rêve de cet endroit comme un enfant rêve de rencontrer le Père Noël. L’invitation de mon amie Claudie à passer quelques jours dans leur chalet est une bénédiction pour mécréante amoureuse du théâtre. L’incroyable histoire du lieu me fascine.

Je crois encore que le théâtre peut fédérer, faire réfléchir, provoquer de vraies émotions, arrêter le temps et relier les hommes entre eux pour mieux les émanciper. Je m’y rends souvent pour cela. La philosophie du lieu me rappelle celle du familistère de Guise situé à une heure de chez moi dans l’Aisne. Autre utopie.

Je fantasme sur Bussang. « L’art pour l’humanité » devise affichée sur le cadre de scène, m’attire comme un aimant. Les photos, les lectures sur l’histoire du lieu ne cessent de me faire rêver. La présence sur scène d’amateurs et de professionnels m’intrigue. Je fais partie d’une troupe amateur. Nous aussi sommes soudés et investis. Je sais combien le temps est nécessaire pour donner vie à une scène, créer une osmose entre humains sur un plateau. J’ai aussi expérimenté l’égocentrisme, le sentiment de supériorité, la fatuité de certains comédiens qui confondent la ville et la scène et se croient toujours en représentation. Ici au fond de la forêt, comment acceptent-ils de collaborer et cohabiter avec des profanes-amoureux de la pratique ? Je ne connais pas le parcours du directeur et la programmation m’importe peu. Je veux aller à Bussang. Point.

Cette année est programmée La vie est un songe de Calderón de La Barca. J’ai étudié cette pièce pour mes études d’Espagnol et j’en connais certains passages par cœur.

Je ne connais pas la vie des habitants ni leur problématique mais je l’imagine bien quand je prends le temps d’observer le territoire et les gens d’ici. Les murs parlent. La lecture de l’histoire du Théâtre du Peuple confirmera mes impressions. Je ne viens pas seule à Bussang passer le week-end, je viens avec ma fille aînée. Victoria a 15 ans et s’apprête à intégrer une classe de seconde avec l’option théâtre. Double opportunité : être ensemble deux jours complets. Duo mère-fille loin des contingences quotidiennes pour partager une expérience théâtrale hors du commun. Je me sens privilégiée et légère. L’accueil chaleureux de nos amis à notre arrivée laisse augurer un moment magique. Tout le sera. La randonnée, la tarte aux myrtilles, la bière locale, le thé en regardant la vallée au réveil, l’observation de la voûte céleste en passant par les joies immenses des moments de théâtre.

Arrivées tranquillement en tout début d’après-midi pour observer l’environnement. Prendre la température, découvrir les coins et recoins est indispensable. Au bout d’un chemin balisé, un escalier de pierre entouré d’arbres et on entre dans le « temple ». S’élève devant nous un grand bâtiment de bois, comme si j’entrais dans l’arbre magique avec lequel jouaient mes filles petites. Le tronc se soulevait et laissait échapper des petits personnages sylvestres. Je me sens coupée du monde et reliée à lui grâce aux autres spectateurs.

Un temps splendide. On se restaure paisiblement sur de grandes tables, d’autres bouquinent sur l’herbe du parc, discutent. Personne ne vient ici endimanché. Tongs, baskets, chaussures de randonnée, shorts, jeans, sacs à dos. Ma petite robe estivale semble une rare fantaisie.

Le bar, le petit kiosque de produits dérivés, la cabane de ventes de glaces, la librairie, tenus par des jeunes gens souriants. C’est un peu comme se retrouver dans un parc d’attractions pour enfant avec tous ses sens en éveil, mais sans les manèges, les nuisances sonores, les odeurs de barbe à papa et les pommes d’amour. Ici tout est calme, bienveillance et curiosité. Un îlot forestier relié par de grandes branches aux monts vosgiens et plus loin au monde. Notre monde.

Parenthèse enchantée. Je ne connais personne et je peux me livrer à un de mes exercices favoris : observer et écouter mes congénères. Les discussions ne sont pas intellos. On se retrouve avant un spectacle entre amis pour papoter de sa vie et de « son œuvre ». Certains semblent venir uniquement pour partager un verre, habitués du bar... Ici on se regarde vraiment. On se parle. Personne n’a de casque sur les oreilles ni le nez sur un portable.

Quelques enfants courent dans le parc. Personne ne crie.
Des groupes d’amis se donnent rendez-vous ici tous les ans. Leur connivence est notable. D’autres viennent pour la première fois et adoptent l’attitude du « découvreur », comme Victoria et moi. Il y a aussi des spectateurs seuls, en couple, des handicapés, des copines joyeuses. Je photographie mentalement la scène. Un plan séquence dans ma tête. Je veux garder ces images. Une forme d’anonymat qui paraît convenir à tous. Les habitués et les nouveaux viennent partager une expérience humaine. Joyeux mélange. Nous recherchons le partage d’un temps suspendu dans un eden qui n’existe plus.

Ce qui me frappe c’est l’âge moyen du spectateur. Beaucoup de retraités, peu de familles, peu de jeunes. C’est souvent ce qui me désole quand je vais au théâtre. Cette configuration ne correspond pas à la description faite par Claudie et Fred qui nous accueillent dans leur chalet sur les hauteurs. Ils viennent chaque année. Ils nous ont décrit « un public non conventionnel, constitué de familles, de gens du villages ou des alentours, des spectateurs qui font du bruit, qui mangent, commentent la pièce avec des allusions triviales ». j’aurais trouvé ça drôle.

Il faut croire qu’au cours de l’été la typologie du public évolue et change.
Je suis un peu déçue de voir ce public si sage en apparence, mais heureuse de faire partie de l’aventure dans ce vaisseau de bois.

L’entrée dans le « navire » se fait calmement. Assis sur des bancs de bois, nombreux sont ceux qui viennent avec leurs coussins. Les habitués savent que l’assise est rude et qu’on est loin du fauteuil confortable d’une salle classique. Nous avons craqué et acheté deux coussins à l’effigie du lieu à l’entrée. Autant faire tourner la boutique... Et j’ai envie de garder un souvenir.

Étincelle. Avant le spectacle le public est bavard, rieur. Les conversations de nos voisins sont prosaïques, allant du régime à la comparaison des dernières tartes aux myrtilles ou à la rentrée des classes qui approche. Je n’ai entendu aucune mention à un spectacle antérieur. Projection directe dans un monde différent. Embarquement immédiat. Simon Delétang, le jeune et sémillant directeur, présente la pièce de l’après-midi et rappelle les règles de bienséances qui président au théâtre. Quelques traits d’esprit et c’est parti… Les lourdes portes de bois se referment. Le soleil disparaît. Faut-il être fou pour se laisser enfermer pour trois heures dans une nef de bois en plein après-midi d’août ? Le silence se fait.

La vie est un rêve à Bussang © Jean-Louis Fernandez

Mon cœur bat la chamade. J’attends l’ouverture des portes sur la forêt comme une gamine accrochée à son rêve. Sigismond est enchaîné à ses fers devant moi et je suis enchaîné à mon coussin et à mon rêve. Le texte me revient peu à peu en mémoire. J’ai raconté l’intrigue de ce texte baroque à Victoria.

La vie est un rêve à Bussang © Jean-Louis Fernandez

À l’entracte on sort tranquillement, pas de cohue. Je tends l’oreille. Les gens reprennent leur conversation interrompue, parlent du spectacle, du lieu, du jeune âge de Sigismond. On se dirige vers le bar. Où est passé le calme ? L’humanité reprendrait-elle son caractère animal ? Certains se ruent sur le bar et écraseraient les pieds du voisin pour passer commande. Contraste entre la communion à l’intérieur du bateau-théâtre et les fauves qui viennent boire à la source. Le théâtre convoque le respect et l’empathie et les besoins primaires réveillent l’instinct grégaire.

On s‘éloigne, on rit de ces comportements. On commente les discussions de nos voisins d’avant le spectacle. Devant le panneau d’affichage dédié à la revue de presse, je demande à Victoria : « À ton avis qui sont les comédiens amateurs et qui sont les professionnels ? ». Une dame s’immisce gentiment dans la conversation. « Moi aussi je me le demandais, eh bien il n ‘y a que trois professionnels. » On rend notre copie. Pari gagné, on a trouvé du premier coup. Clotalde débusqué par son fort accent vosgien mais pour les autres la nuance est ténue. Elle se joue à un petit supplément d’âme qui ne remet aucunement en cause la qualité du spectacle et montre l’exigence du metteur en scène Jean-Yves Ruf. Je m’interroge sur le temps qu’exige la réalisation d’un tel travail d’orfèvre.

Enfin le moment féerique. Les portes du fond de scène s’ouvrent sur la forêt. Le monde et le théâtre se mêlent. Le geste artistique est transfiguré par contact avec la nature.

La vie est un rêve à Bussang © Jean-Louis Fernandez

Je frissonne : c’est un rêve éveillé. Je sais maintenant, comme le dit Sigismond que « La vie est un songe et que les rêves sont des rêves. »
À la fin l’ovation est spectaculaire. Ici on ne se lève pas pour applaudir, on tape des pieds. c’est jouissif, expressif, populaire ! Le corps exprime sa joie bruyamment. On crie. Une vague soulève le public. Je sens que ce qui nous emporte est un mélange de divers facteurs : la puissance du texte, la performance créée par l’association des amateurs et des professionnels, la communion entre des êtres venus d’horizons différents et la joie d’être ici ensemble.

On sortira tranquillement. Pause entre deux spectacles. Victoria et moi nous rendons à nouveau au bar. Tout est apaisé. Un flot de spectateurs s’en est allé. Exit les fauves. Bienvenus les flâneurs, les défricheurs, les fous de théâtre qui en redemandent. Je suis surprise de découvrir, ma bière à peine commandée, que Sigismond fait la vaisselle, que Clairon s’est transformé en serveur et je vois Jean-yves Ruf attablé dehors au milieu d’inconnus.

Je vais discuter avec Sigismond. Je lui demande son âge, ce qu’il fait dans la vie. 19 ans , étudiant en théâtre à Lyon. Ma grande interrogation : Combien de temps ont-il passé pour monter ce spectacle gigantesque. La réponse me sidère. « Les répétions ont commencé le 16 juin de 14h à 23h. » La saison commence le 27 juillet ! Je ne peux que m’incliner et reconnaître la motivation extrême de ces amateurs certainement sélectionnés avec une extrême rigueur. Alors oui, je partage les mots d’Antoine Vitez. Bussang est Un théâtre populaire avant la lettre, « élitaire pour tous ». Le Théâtre du Peuple correspond à la conception de Jean Vilar qui considérait le théâtre comme un service public.

Des questions me taraudent à l’issue de cette expérience : Pourquoi les noms des comédiens amateurs n’apparaissent-ils pas dans les documents de communication ?

Pourquoi ce jour-là le public était-il composé en majorité de « tamalous », pour reprendre l’expression de ma fille ?

Pourquoi tant de gens autour de moi, vacanciers réguliers dans les Vosges, méconnaissent-ils l’endroit ?

Comment inciter les spectateurs à échanger avec les comédiens autour d’un verre sans sombrer de suite dans un propos aussi sirupeux qu’un bonbon des Vosges ? Un peu de piquant serait bienvenu. Pour cela il faut « de l’audace, encore de l’audace ». Art qui se cultive avec le temps et la régularité. Je ne suis pas allée voir Jean-Yves Ruf. Pourtant je venais de le voir dans un admirable film au cinéma et les questions ne manquaient pas. Mais j’avais moi aussi besoin de temps pour m’approprier les lieux.

Il y a encore de longues branches à tendre parmi la forêt et vers l’extérieur.

Claire Olivier

https://www.theatredupeuple.com/

https://www.theatredupeuple.com/Le-Th%C3%A9%C3%A2tre-du-Peuple/lhistoire

Quand nous y sommes est diffusé ce programme sur France culture.https://www.franceculture.fr/emissions/les-nuits-de-france-culture/festival-au-village-bussang-1ere-diffusion-12081978-0

https://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-lhistoire/histoire-du-mecenat-23-le-theatre-de-bussang-une-aventure



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