PLAY LOUD / Amours, familles, conflits

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PLAY LOUD / Amours, familles, conflits

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par Marie Barbaux , Maud Pelegrin
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Par Marie-Benjamine Barbaux et Maud Pelegrin

On connaît de l’Allemand Falk Richter, introduit en France par son travail avec Stanislas Nordey sur Rainer Werner Fassbinder, sa prédilection pour les sujets qui touchent au fonctionnement de nos sociétés. Avec cette version de Play Loud le Collectif Géranium transmet sa vision d’une jeunesse contemporaine qui parle beaucoup aux gens d’une vingtaine d’année dont nous faisons partie. Nous vous livrons nos interprétations, après la rencontre avec deux des sept comédiens, Adrien Dewitte et Cecilia Anseeuw.

La jeune troupe s’est produite les 10 et 11 juillet dans le cadre du festival « ON n’arrête pas le théâtre » à l’Étoile du Nord à Paris. Les relations des humains entre eux et les ressorts de notre société sont les thèmes qui les ont inspirés à partir de l’œuvre du dramaturge allemand.

« Chaque scène est comme une piste isolée sur un album. La liste des morceaux est la base du spectacle, on peut y apporter de nouveaux arrangements ou modifier la combinaison. »

Cette première didascalie a rendu possible une mise en scène dynamique et pluridisciplinaire.

Le Collectif Géranium, adepte d’un théâtre autant oral que corporellement expressif, a fait de la musique l’axe central qui rythme Play Loud.



Les voix des comédiens résonnent avec ou sans micro. Leurs choix musicaux sont parfois accompagnés de danse, toujours par des instruments joués sur scène. L’utilisation du clavier, de la guitare électro-acoustique, de la pédale loop et de la table de mixage, couplée au chant, est la marque d’une génération de comédiens pour laquelle tous les outils peuvent être employés. Bien que les musiques de plusieurs époques s’y croisent (des années 60 avec Janis Joplin aux Black Eyed Peas des années 2000), les chorégraphies reflètent une volonté actuelle de s’exprimer par le corps. Du moins, c’est le besoin qu’ont ressenti les comédiens en mettant au même niveau la déclamation et l’organique.

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Cet assemblage d’histoires donne à l’ensemble de la troupe le choix d’une mise en scène et d’effets de décor multipliant propositions pensées à plusieurs et regards personnels, voire intimes. Cette mise en scène, sujette à évolutions, nous transporte un temps dans une atmosphère onirique, loin des affects vécus par les personnages. Le dispositif semble, au début, pauvre en installation, mais il dévoile au fil de la pièce de nouvelles perspectives.

Instruments de musique et comédiens occupent depuis un moment le terrain lorsque soudain, après le visionnage d’un extrait du film Possession d’Andrzej Żuławski, un épais rideau faisant office d’écran s’ouvre sur une rangée de guirlandes lumineuses. À l’arrière des instruments, elle créée une zone indéfinie, un entre-deux où se réfugient les personnages. D’une salle sans artifices on passe à de nouvelles étendues visuelles. On voit là une volonté de faire voyager le spectateur, de l’extraire des rapports conflictuels par un jeu où la scène, bien que constamment occupée par tous les comédiens, se transforme. La bougie-neige, outil pyrotechnique, répand des flocons de fumée développant la spatialité…. Toute l’Étoile du Nord est comprise dans un même espace-temps. On abandonne un instant le cours de l’histoire pour contempler l’espace. Les flocons de fumée volent entre nous, créant une unité entre la pièce jouée et le public. Play Loud pioche ses thèmes dans la culture populaire : pornographie, Facebook, cinéma. La pièce explore la manière dont les moyens de communications peuvent altérer les relations, dans les conflits amoureux ou familiaux. Un monologue sur la pornographie change brusquement un discours de dégoût en une déclamation d’amour. Ce personnage aime une fille mais il se perd souvent sur les sites pornos.

Le cinéma aussi, avec le choix de Possession traduit l’exubérance des sentiments. Cette scène où Adjani perd totalement le contrôle d’elle-même dans le métro ébranle l’assistance. Plus tard, une comédienne reprend ses contorsions. De la fiction à la réalité, les comédiens nous entourloupent, on ne sait plus ce qui est propre à l’auteur ou aux situations empruntées au cinéma. On le comprendra à la fin de la pièce avec un extrait joué de My Own Private Idaho de Gus Van Sant. Une scène où l’une des personnages scande son désir de proximité avec ses camarades, est jouée à deux reprises. Alors qu’au début de la pièce, c’est une conversation de groupe, elle devient ensuite un échange à deux voix. Adrien précise : « On aime bien que ça devienne une parole de groupe et pas un individu en particulier. » Cet effet de groupe rappelle nos rapports aux réseaux sociaux. L’absence de regards échangés montre un éloignement des personnages, une impalpabilité des conversations virtuelles.

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Souvent, les personnages s’aiment mais doivent se séparer, sans qu’on sache pourquoi car rien n’indique l’objet de la rupture. Ici, l’amour semble néfaste et la raison prend le dessus. La troupe a voulu montrer certains conflits amoureux auxquels beaucoup d’entre nous peuvent s’identifier. Cécilia l’explique : « Ce sont des relations toxiques et difficiles à prendre en charge. Ça nous arrive à tous de refuser quelque chose dont on a grandement envie ». Pour la comédienne, la problématique de la pièce n’est pas seulement de « ne pas s’autoriser à s’aimer » mais aussi « refuser de souffrir ». À voir ces personnages se torturer par amour, on se demande s’il ne faut préférer la souffrance immédiate d’une rupture au lent poison d’une relation venimeuse…

Beaucoup de ces couples qui essaient de fuir leur lien sont vite rattrapés par le contact physique. Par exemple, deux personnages finissent au sol, les corps tordus, parlant de manière saccadée. La souffrance émane des corps et du langage. La raison les force à se quitter mais le physique prend le dessus et ils renouent finalement le contact. Adrien nous explique que ne pas réussir à communiquer oralement et privilégier les gestes était l’une des contraintes qu’ils se sont imposées pour cette scène.

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Les conflits familiaux traitent des relations parents/enfants, et l’émancipation de ces derniers. Beaucoup des textes se concentrent sur des souvenirs d’enfance. Grâce à une série de monologues, on assiste à une introspection des différents personnages. Un jeune garçon forcé à grandir trop vite trouve dans le cinéma un simulacre des rapports humains. Abandonné par sa mère, ces images deviennent sa seule vision de la société et de l’amour. Puis une confrontation entre un père et sa fille inverse les rôles. L’homme se change progressivement en jeune garçon : frustré de ne rien obtenir d’elle, il hurle sans cesse une phrase qui manifeste son addiction à sa femme. Play Loud est, pour Adrien, un « retour à l’enfance », pour tenter de comprendre où « il y a eu un problème ». On y voit le reflet de l’enfant trop jeune émancipé. On essaie de saisir si ce schéma répétitif est un automatisme. L’adulte reproduit-il inconsciemment ce qu’il a vécu pendant l’enfance ?

Enfin, ces personnages ne sont pas toujours identifiables. Dans le texte de Falk Richter, ils n’ont ni prénom ni identité sexuelle, ils sont nommés par des lettres. Ces conflits peuvent donc toucher tous les genres et tous les âges. Des hommes sont joués par des femmes et inversement. Le collectif a voulu garder cette « ambiguïté », en décidant de ne pas procéder à une certaine « distribution sexuelle ». Tout le monde pourra, à un moment, s’identifier à un des personnages.

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Le ton est grave. Pourtant, le rire est présent d’un bout à l’autre de la représentation. Pour les comédiens, il faut apprendre à rire du malheur. « On sait que c’est ridicule, ça devient pathétique, donc on préfère en rigoler » estime Adrien. Et c’est ici que nos visions peuvent être opposées. Certains y voient une pièce pessimiste. D’autres se concentrent sur le rire qu’elle peut provoquer. Pourtant, l’espoir persiste dans Play Loud. Adrien conclut : « On s’est dit que pour cette pièce il ne fallait pas finir sur l’apitoiement : ça ne nous correspond pas forcément. C’est triste de voir des jeunes de 20 ans qui pensent qu’il n’y a plus rien à espérer. »

Marie-Benjamine Barbaux et Maud Pelegrin

Photographie © Anne Mercadier

À propos de Je suis Fassbinder de Falk Richter par l’auteur et Stanislas Nordey, cliquer ici pour lire l’entretien réalisé par Myriam Blœdé et Nicolas Roméas.

Facebook du Collectif Géranium

Le Collectif Géranium rejouera Play Loud au Carreau du Temple lors du Festival To Gaether en novembre prochain.


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