Le storytelling du siècle ?

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(mais pas grave !)

Le storytelling du siècle ?

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par Karine Mazel
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Je suis sortie dans les rues désertes et nimbées de lumière, et j’ai constaté une fois encore le lien intime entre mes pieds et ma pensée. Ma tête en friche a vu pointer des pousses d’idées printanières, je les partage donc avec les Insatiables confinés. D’autres n’auront malheureusement pas vu le printemps cette année.

Depuis des années face aux prévisions d’effondrement économico-éco-logiques, face au colapse et à l’apocalypse, une petite voix me murmure à l’oreille :

  • Et l’impensé, l’impensable, l’imprévisible alors, celui qui prend de court toutes les prévisions ?

Cette intuition en forme de question mutine et tenace ne m’empêche ni de m’indigner, ni de combattre. Elle ne nourrit aucune illusion, ni aucune angoisse non plus, elle me met aux aguets.
On a beau faire des projections, des statistiques et des graphiques, tirer mille sonnettes d’alarmes au risque de créer une cacophonie, on sait bien qu’on ne peut tout prévoir, cette épidémie le prouve.

Pourtant, après le SARS et Ebola les États savaient que cela pouvait arriver. En France comme ailleurs, il y avait d’autres priorités que de repenser notre rapport au vivant, d’autres urgences que la Recherche et l’hôpital. Y’avait des trucs sérieux et d’utilité publique comme soutenir Blackrock, par exemple. Ils ont agi comme avec les pollutions, les centrales nucléaires, les OGM ou la spéculation boursière, certains que « ça allait passer ».

Jusqu’ici les épidémies concernaient surtout « les autres », ceux que nos politiques avaient appelé avec mépris, « les pays sous-développés ». Juste pour se donner une idée, voici quelques chiffres issus de la revue The Lancet : la tuberculose, 3014 morts par jour dans le monde, l’hépatiteB 2430, la pneumonie 2216, le SIDA 2110, la Malaria 2002… par jour !

Avec le Covid19 les blancs réalisent qu’eux aussi sont vulnérables et mortels et que ni l’argent, ni aucune assurance, ni aucun discours ne les protège. L’Autre devient un danger de mort potentiel. « Nous sommes en guerre, l’ennemi est invisible » (et pourtant il crève l’écran) a scandé le président des Français en promettant aussitôt de nous protéger. L’objectif de ce langage martial est de nous transformer en masse obéissante. « La masse est extrêmement influençable et crédule, elle est sans critique, l’invraisemblable n’existe pas pour elle. Elle pense par images (…) qui ne sont mesurées par aucune instance raisonnable à l’aune de leur concordance avec la réalité effective. Les sentiments de la masse sont constamment très simplement et très exubérants. La masse ne connait ni doutes, ni incertitudes » (Gustave Lebon, in Psychologie des foules).

Ajoutons à cela un tourbillon de polémiques et une avalanche de fake news, la tentation est forte de faire confiance aux experts gouvernementaux et de confiner notre capacité critique, c’est ça « l’union sacrée ». On ne remet pas cette épidémie en perspective du nombre de morts des politiques de santé iniques ou du stress, de la malbouffe et de la sédentarité combinés.

Essayer d’entendre quelque chose dans cette tempête médiatique virale est un véritable sport de combat cérébral. Arriver à faire un pas de côté pour sortir de l’œil du cyclone demande une effort cyclopéen.

J’écoute depuis le début de cette épidémie la petite voix qui me dit « y’a quelque chose qui déraisonne dans tout ça, mais quoi ? » et comme je ne suis pas scientifique la tâche est ardue, mais je m’y suis attelée.

J’ai rassemblé et comparé des données, exercé mon esprit critique, et peu à peu une intime conviction s’est formée. Pas une opinion sans fondement, ni une vérité révélée, encore moins une certitude figée, une conviction intime dont une partie du fondement échappe à la raison, tandis que l’autre s’étaye sur une réflexion. Une conviction qui reste ouverte et qui doute d’elle-même mais qui ordonne le chaos selon un certain prisme. Elle m’a expulsée de l’œil du cyclone et j’ai ressenti un profond soulagement.

Mais ce que je vois à présent est si grave pour nos démocraties qui n’en sont plus, que je ne suis pas certaine de mieux le supporter qu’une épidémie de peste bubonique. J’hésite entre un grand éclat-de rire-aux-larmes et l’organisation d’un pique-nique de résistance géant. Mais je suis vite désarmée par la peur de transmettre la mort à quelqu’un, parce que, quoi qu’il en soit de l’inanité de la gestion nationale de ce virus, il fait des morts.

Or si le Covid19 ne peut-être imputé aux États, cet état d’urgence aux conséquences économiques, humaines et sociales dramatiques, le peut, lui. Le gouvernement avait les informations utiles à la mise en place de mesures préventives et curatives, il les a toujours. Au lieu de cela nous assistons à ce qui sera peut-être dans quelques temps appelé le storytelling du siècle.

Pendant cette mise en quarantaine, les « plus vulnérables » seront « en première ligne ». Les malades mentaux, les prisonniers, les toxicos, les mal-logés, les sans abris, les sans-papiers, les familles entassées, les vieux abandonnés, les femmes battues et les familles infectées par la violence ne seront pas protégés.
D’autres vont redécouvrir les jeux de société, feront des activités culturelles connectées, et toutes ces choses qu’ils remettaient à plus tard. Certains vont sortir de chez eux bronzés et transformés, d’autres livides, éprouvés, brisés, voire pire. Les inégalités et les injustices sociales organisées vont exploser, et leurs éclats vont s’enfoncer dans nos chairs.

Ce confinement fait saillir l’insoutenable organisé, il fait saigner les plaies endémiques de nos sociétés. On plonge dans l’absurdité la plus brutale.

Scène 1 : aujourd’hui

Un policier s’arrête devant une femme assise sur un banc :

  • « Bonsoir madame, vos papiers et votre autorisation de sortie s’il vous plaît... »
  • « Je n’ai rien. »
  • « Bon c’est pas grave, rentrez chez vous ! »
  • « Impossible, c’est ici chez moi, je vis sur ce banc. »
  • « Je dois vous verbaliser, madame. »
  • « Je n’ai rien. »
  • « Bon ben, alors rentrez-chez vous. »
    ETC…

Scène 2 : demain

Un groupe de personnes décide de se faire un apéro sur les quais de Seine « à l’ancienne ».
Des passants pressés, s’arrêtent atterrés et les traitent d’irresponsables terroristes.
Ca fait un attroupement, la police arrive, l’agressivité monte.
D’autres à cran dans leur appartement depuis trop longtemps, sortent et se jettent dans la bagarre, ça fait une émeute. Ils envoient l’armée.
Bilan : 6 blessés, mais on ne peut pas les soigner car les hôpitaux sont saturés. 8 arrestations mais on ne peut pas les incarcérer parce que les prisons sont en quarantaine. 5 verbalisations, mais ils ne peuvent pas payer parce que le confinement les a ruiné. Les militaires décident de régler le problème et ouvrent le feu, les corps s’écroulent.
On leur signale que les morgues débordent alors ils poussent les cadavres dans la Seine pour régler le problème. Les corps se décomposent, contaminent l’eau, et dans les jours qui suivent la population est décimée.

SAUVEZ DES VIES - RESTEZ CHEZ VOUS

Les textes abondent pour annoncer la fin d’un monde, prophétiser des prises de conscience planétaire et un changement de paradigme radical et bénéfique. Ils peuvent paraître indécents compte-tenu de la violence du présent. Il ne s’agit pas d’affirmer que cette crise sera « positive », il s’agit de ne pas se laisser écraser par la peur, la peine, la colère ou la culpabilité. Il s’agit d’ouvrir grand les yeux dans cette obscurité, sans s’aveugler.

J’ouvre les yeux.
Je vois un réel brut et brutal qui s’impose, reconfigure nos existences et force nos imaginaires.
Je referme les yeux et je réfléchis.

S’il est vrai que notre avenir est le fruit de nos rêves d’aujourd’hui, je veux avec d’autres rêver une utopie sans espérance, et plus que jamais « Allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté » Gramsci.
J’apporte donc timidement ma voix à celles déjà nombreuses qui tentent d’apercevoir ce qui s’esquisse dans le noir.

Il est impossible pour le moment de savoir ce qu’il en est réellement de cette épidémie, les chiffres, les discours, l’avalanche d’informations contradictoires sont trop nombreux.

Ce qui est certain c’est que plusieurs millions d’êtres humains, de toutes origines, religions, sexes, genres et classes sociales sont à l’arrêt, soumis à la décroissance, obligés de ralentir, d’arrêter de consommer et de courir. Nous éprouvons dans des conditions et des proportions très inégales, un temps dilaté, non pressé, non capitalisé. Et même hypnotisés douze heures par jour derrière nos écrans, au bord de la saturation relationnelle, ou bien plongés dans une solitude forcée, nous n’échapperons pas aux questions existentielles que cette épreuve réveille.
Nous serons confronté-e-s à la peur de la mort, de la perte, du manque, du vide, et nous éprouverons la frustration. Il y aura des cris de joie, de jouissance et de haine, des meurtres, des ruptures et des pardons. Vite un écran !

Les réseaux sociaux en forme d’assistante sociale, de bistrot de village et d’espace culturel, montrent un nouveau visage. Depuis quelques jours les artistes y partagent gratuitement ce qu’ils vendaient avant et des lieux culturels proposent des actions en ligne.

L’art, dans ce contexte, semble redevenir une nécessité, une urgence collective.
Dans certains foyers on chante, on danse, en écrit, on joue de la musique, on invente des sketches, on apprend des poèmes, on dessine, on peint, et on partage, on échange. On (re)découvre le sentiment de joie profonde que procure cet état de recherche et d’ouverture. L’art trouve une place nouvelle dans nos existences, il redevient une pratique populaire gratuite, essentielle et salutaire.

Par ailleurs il ne s’agit plus enfin, de « prendre soin de soi » - selon l’horripilante expression emblématique de l’individualisme égoïste ambiant- mais de prendre soin des autres. Il était temps.

De qui aurons-nous pris soin pendant ces mois de confinement, et qui aura pris soin de nous ?

Mais aussi, qui aurons-nous exclu ou abandonné ?
Et enfin, qui l’État aura t-il réellement protégé ?
Les réponses à ces questions vont agir comme un acide. Des vérités individuelles, sociales, et politiques vont apparaître sans les oripeaux de l’apparat.

Le réel qui nous percute n’autorisera aucun retour à l’état antérieur.
Il y aura donc un « après Covid19 » que personne ne peut présager car il dépend autant des décisions politiques que de chacun d’entre nous. Une partie de la population, la plus précaire, la plus vulnérable va être mise à genou par ce confinement. Et n’oublions pas ces milliers de soins « non-urgents » qui auront pour certains des conséquences dramatiques à long terme (il faudra à ce sujet faire une étude très sérieuse).

Alors si, dans quelques mois, le gouvernement annonce une « politique d’austérité » justifiée par sa gestion incohérente de l’épidémie et une crise financière prévisible et annoncée de longue date, sans oublier le démantèlement du code du travail et l’explosion des politiques sécuritaires de surveillance pour raison d’intérêt général… Il y a de vraies chances pour que les gens s’insurgent violemment. Ça risque même d’arriver avant la fin du confinement.

Du haut de notre avidité surplombante, de nos délires de toute puissance et de toute jouissance, nous avons créée les conditions de ce qui arrive, ou bien nous y avons malgré nous consenti.
Saurons-nous chacun à notre mesure, refuser de contribuer ou de consentir d’avantage au grand carnage néo-libéral ?
Renoncerons-nous à amasser et à faire de la consommation notre seul horizon ?
Cesserons-nous de rêver d’humains augmentés pour faire le pari d’une humanité mesurée ?
Saurons-nous individuellement et collectivement accepter notre vulnérabilité, nos limites et notre finitude ?
Ferons-nous de l’inter-dépendance entre les humains et avec le vivant, un bien commun à préserver ?
Saurons-nous repenser les rapports entre Avoir et Être ?

Entretemps… Conjurons les dystopies par notre fantaisie, notre fraternité et notre inventivité.

Il n’y a rien à espérer et tout à construire.

Honneur et respect à tous les personnels de santé, et à tous les travailleurs-ses- mobilisé-e-s, honneur et respect aux victimes du mépris.

Karine Mazel

Des infos
http://jdmichel.blog.tdg.ch/archive/2020/03/18/covid-19-fin-de-partie-305096.html
https://www.youtube.com/watch?v=n4J8kydOvbc&feature=youtu.be

Des histoires
http://motsditsmotslus.com/fr/programme-carte-2020
https://www.youtube.com/watch?v=Z_sDVASRcU4
http://www.oui-dire-editions.fr/
https://www.youtube.com/watch?v=DzmfHIv_NXU&t=323s



Société art et société art et politique Politique Politique de l’art
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2 commentaire(s)

jacques combe 27 mars 2020

merci Karine pour ce long texte !
Pourquoi illustrer avec un graphique du 9 mars qui montre les 58 morts /j du coronavirus dans le monde alors que le même jour ’il y en a 3000 /j avec la tuberculose dans le monde ?
combien de morts /jour par le coronavirus dans le monde aujourd’hui le 27 mars ?
est-ce plus que la tuberculose en ce moment ?
bises
Jack

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Sylvie 26 mars 2020

Un article qui me fait du bien ! Merci pour les précieux liens...

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