Archipels #2
est sorti !





  


L’art pour percer l’obscurité...

par Marine Vellet


À l’heure où les subventions s’évaporent et où moult structures culturelles et sociales se serrent la ceinture, je me réjouis de découvrir ces pépites artistiques porteuses d’espoirs. Un peu de chaleur humaine en période de grand froid. Ça commence au mois de décembre à la Villa Mais d’ici d’Aubervilliers avec un spectacle de la Fine Compagnie, Mon cher ami le fantôme et ça se poursuit en février avec Un jour, ça ira, documentaire de Stan et Edouard Zambeaux. Deux parcours, ceux de Johanne Gili et Peggy Rolland, deux œuvres qui pointent du doigt les urgences de l’époque. Une occasion de vous parler de ces artistes engagés au service des « invisibles » qui incitent le public et les protagonistes à voyager dans des créations sensibles où les mots sont salvateurs.

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Photo @ Suzane Brun

Une journée à la Villa Mais d’ici

Un samedi de décembre à la Friche culturelle d’Aubervilliers. Je découvre La Villa Mais d’Ici, lieu ouvert aux portes de Paris en 2003, accueillant des artistes résidents ou de passage, tous à la recherche d’un espace de création, d’exploration et de soutien. Loin d’être un lieu clos, des évènements dans et hors les murs y prennent naissance et se multiplient. Plus qu’un espace de résidence, un lieu de pratique avec des ateliers accessibles à tous. Une ouverture sur la culture et le vivre ensemble au cœur d’un quartier populaire tissé de diversité culturelle. Dans le cadre de cette journée en lien avec le festival Migrant’scène, j’accompagne l’équipe de L’Insatiable avec le deuxième numéro de la revue Archipels développée en collaboration avec l’équipe belge de Culture et Démocratie. C’est là que je vais découvrir la Fine Compagnie.

J’assiste à cette journée festive en échangeant avec des gens du milieu associatif et des habitants du quartier puis je décide de me faufiler dans la pièce à côté. Un spectacle se prépare. L’espace est réduit et nous sommes nombreux, chacun tente de se frayer une place. Johanne Gili, de la Fine compagnie, résidente à la Villa et créatrice du spectacle, organise les opérations.

Mon cher ami le fantôme

Difficile de classer cette performance, l’histoire se vit, elle nous traverse ou non. Moi je suis surprise et conquise. Le lieu n’est pas très clairement défini, des cubes surélevés au milieu de la pièce en guise d’espace scénique et quelques micros indiquant les aires de parole. Le public est entassé à même le sol. Je ne sais pas où regarder ni qui va prendre la parole dans cette cacophonie. Notre position de spectateur est chamboulée, mais cette proximité crée une complicité. Tout le monde enfin installé, on s’impatiente. Puis des corps surgissent, bougent, dansent, grimpent sur les cubes.
Des mots fusent, je les absorbe tant bien que mal, certains sonnent fort comme « Frontex » qui tourne en boucle pour désigner l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes. Je commence à comprendre ce qui se joue, ces mots clamés ponctuent des histoires intimes.

En fond de scène, des musiciens accompagnent avec sobriété le jeu, ils font danser certains protagonistes. On voyage, le temps s’arrête dans cette pièce sombre. L’émotion s’installe, le silence aussi. Sans effets de style, sans complainte, les mots circulent dans la pièce. Les acteurs sont membres du Réseau Éducation Sans Frontières. Cette œuvre collective est le fruit du travail accompli lors d’ateliers avec Johanne par des lycéens et jeunes travailleurs sans-papiers. La performance naît de leur désir d’exprimer un morceau de vie, de trajectoire et de bataille quotidienne. Il ne s’agit pas de raconter le passé mais la lutte d’aujourd’hui.

Prendre la parole pour exister, pour vivre, ne pas mourir. Une parole de droit, une parole de combat.

Johanne Gili

Pour Johanne Gili, fondatrice de la Fine Compagnie, le travail avec le RESF débute en 2009, lorsqu’elle est invitée par deux militantes, Marianne Cabaret-Rossi et Edith Bouvier, à travailler avec des jeunes gens qui, passé 18 ans, devenaient du jour au lendemain « expulsables ». Les années passent et plusieurs spectacles voient le jour avec le groupe qui s’élargit. La vision artistique du projet évolue dans l’esprit de Johanne.

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Johanne Gili © Celia Bonin

Elle s’est d’abord mise au service du groupe et surtout à l’écoute de leurs parcours, de leurs émotions. Avec le temps, le recul et les liens tissés, elle a pu proposer une forme plus artistique, plus « inventive ». C’est ce qui fait la singularité de cette création. Les participants commencent alors à écrire leurs propres textes et à utiliser des articles de presse, des essais anthropologiques comme ceux d’Emmanuel Terray. Il ne s’agit pas de témoignages « plaqués », mais d’un travail autour du sens des mots et de la parole. Une parole légitime, libératrice. Mon cher ami le fantôme est l’addition de ces recherches et de l’évolution du collectif. Le mélange des textes, des genres, des voix et des formes, est un formidable objet de transmission sur un sujet brûlant de société.

Ce qui est passionnant dans cette manière de travailler, outre l’éveil des consciences, c’est l’aspect cathartique. La pratique de l’art dans les milieux sociaux où la créativité ne demande qu’à émerger, est indispensable. Il faut bannir l’idée que face à la précarité et la détresse, il n’y a plus de place pour le rêve et la création. Au contraire, elle est d’autant plus nécessaire à ces groupes d’« invisibles ». Des hommes et des femmes, souvent instrumentalisés, à qui on ne donne jamais vraiment la parole.
De la joie, des sourires, de l’autodérision, des envies, ces personnes n’en manquent jamais. Rien n’est figé. C’est ce qui donne de la force au projet. Pas de victimisation, des parcours héroïques, tumultueux, en mouvance permanente.

C’est aussi ce que j’ai ressenti en découvrant le documentaire Un jour, ça ira. Le lien se fait dans mon esprit entre ces deux manières de faire surgir de l’art dans un contexte social difficile.

Un jour, ca ira de Stan et Edouard Zambeaux

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Un jour ça ira © Marcellino truong

Ici, le spectateur entre en immersion dans l’univers du « 115 » (l’hébergement d’urgence). Ça démarre avec une voix off et je frissonne. C’est la voix de Djibi, 15 ans, héros du film. Ce jeune homme est arrivé un 31 décembre, dans le 8ème arrondissement de Paris, dans les anciens locaux de l’Institut National de la Propriété Industrielle transformés en hébergement d’urgence par l’association Aurore. Le spectateur va assister aux six derniers mois de vie du centre, baptisé L’Archipel. Djibi, c’est le personnage central du film, l’élément-clé, qui a inspiré le fil narratif. Il sait faire le lien entre la parole des adultes et celles des 70 enfants, présents sur le tournage, mais aussi adhérer au projet d’écriture et de chant porté par Aurore. Il en devient l’ambassadeur avec la jeune Ange, impliquée dans l’atelier chant.




J’ai adoré l’angle choisi et la mise en lumière du projet de l’association qui tourne autour des moyens d’expression pour les enfants. Un film tout en pudeur qui interroge sur les conditions de vie de ces familles, le sort de ces enfants brutalisés par la vie. Mais ici le drame n’est pas mis en scène, on retrouve vite le sourire, on a même des fous rires. Une belle leçon de combativité et de générosité.

Les intervenants et l’approche des réalisateurs

Au sein d’Archipel (le centre) deux ateliers sont organisés. L’atelier écriture avec l’aide des journalistes de la zone d’expression prioritaire. Les enfants découvrent avec fierté leurs écrits dans les pages de Libération.

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Peggy Rolland et Ange © Eurozoom

« Je passe ma vie à déplacer ma vie dans des valises. Ça fait mal aux bras. Ça tue les mains et ça fait transpirer même en hiver. J’ai toujours été avec ma maman pour les déménagements. C’est ma princesse, c’est ma maman et c’est ma collègue déménageuse. La plus belle des déménageuses […] Souvent, à peine arrivé, on doit repartir. Du coup on vide pas nos valises et elles deviennent nos étagères, notre bureau, notre lit, notre maison. Mais même si parfois on doit tout laisser, tout abandonner pour repartir à nouveau j’ai un objet que je garde toujours avec moi. C’est un cadeau de ma maman. Un vrai cadeau de déménageur. Ça pèse pas lourd ça s’accroche à la ceinture pour laisser les mains libres ; c’est mon grigri du Sénégal. Elle est maline ma mère, elle aurait pu m’offrir un gros cadeau, une télé, un ordinateur, une Playstation 4 mais c’est trop lourd à déménager alors je suis bien content avec mon cadeau qui s’accroche à la ceinture. »
Extrait du texte Serial déménageur écrit par Djibi avec la zone d’expression prioritaire

Chanteuse et musicienne, Peggy Rolland propose, elle, d’écrire et de chanter leur texte, non sans difficultés ni émotion. Parfois c’est trop, les mots sont là mais la voix ne sort pas toujours. La chanson Ange des rues est sublime tout comme Où sont mes racines ? que Djibi chantera devant sa mère.

« Parfois, c’était difficile, dit Peggy, mais les moments de découragement étaient généralement effacés par des instants de grâce. Parce que tous ont joué le jeu. Ils ont écrit. Ils ont chanté. Ils se sont ouverts. […] Au début, il n’y avait que les voix qui tremblent des enfants. Mais leur beauté est dans leur imperfection. Avec Cristian Sotomayor, nous sommes partis de cette matière brute, puis nous l’avons modelée. Des instruments sont venus s’y ajouter. Puis mes voix. […] Aujourd’hui, je suis fière. D’avoir été au bout. Pour eux, pour leurs familles. Mais aussi pour moi ».
L’investissement des intervenants et des participants est total. Pour aller encore plus loin après le spectacle dans le centre, cette belle équipe s’est retrouvée en chanson, dans un album enregistré avec Peggy intitulé Invisibles. Observer la construction par étapes du projet, est réjouissant. On y plonge.

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Peggy Rolland, Mustafa Naham et Djibi Dhiakaté © Eurozoom

Deux ans de travail, de tournage, de présence au quotidien. Ce temps-là était nécessaire pour bâtir la confiance, être présent pour construire, pas seulement pour raconter. Les réalisateurs précisent qu’ils ont co-écrit cette œuvre avec les enfants, parce que leur histoire est universelle et politique. Ils ne veulent pas les enfermer dans leur propre rôle mais porter très haut leurs récits pour les aider à se tourner vers l’avenir.

Je vous invite à suivre de près le travail de ces artistes qui pratiquent un art essentiel, accessible, curatif. De l’art sans consommation, actif et qui résiste. À suivre.

Marine Vellet

Mon cher ami le fantôme par la Fine Compagnie
à la Villa Mais d’ici
Écriture et/ou lecture : Nasser Al Sarori, Aïcha Bouchareb, Siabou Diagana, Johanne Gili, Oumou Kaba, Grace Mendes Lufuankenda, Abdoulatuf Mohamed, Abderazak Moukharbich, à partir d’extraits et d’articles d’Emmanuel Terray et Claire Rodier. Musique et lecture : Bastien Lacoste, Jaime Flores Caceres. Dispositif et dessins : Sarah Letouzey. Lumière : Flore Marvaud. Son : Fabien Caron. Mise en scène : Johanne Gili. La Fine compagnie

Un jour, ça ira de Stan et Edouard Zambeaux.



Association Aurore

La revue Archipels

On peut aussi suivre le travail de Peggy Rolland avec l’association Fausse Note









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