Goût de la haine et « radicalisation »

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Goût de la haine et « radicalisation »

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par Clara Hubert
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Le Goût de la haine est un film dramatique polonais sorti en 2020, réalisé par Jan Komasa et écrit par Mateusz Pacewicz. Il a remporté le prix du meilleur long métrage narratif international au Festival du film de Tribeca [5]. L’intrigue est centrée sur Tomek, étudiant en droit né dans un milieu paysan et sur les liens qu’il entretient avec la bourgeoisie et les néofascistes. Une sorte de Parasite [6] polonais, plus proche des problématiques actuelles auxquelles se heurtent les sociétés occidentales.

Jeune homme ambitieux coincé entre deux mondes, Tomek fantasme son appartenance future à l’élite intellectuelle polonaise, mais se retrouve humilié à plusieurs reprises par son ignorance des « codes ». Expulsé de son université, il tente de diriger l’opinion sur Internet, provoquant une haine et une violence généralisée. Si l’intrigue du film est centrée sur son parcours destructeur, il met aussi en exergue la radicalisation des idées politiques que l’on observe depuis quelques années en Europe. D’un côté les intellectuels progressistes, de l’autre les populistes identitaires et réactionnaires, chacun se considérant comme la victime de l’autre. L’intérêt du film repose, à mon sens, sur ce dernier point.

La nuance disparaît, l’opposition doit être claire, l’ennemi prédéfini. On se divise, on s’affronte sans se comprendre et on dénonce plus les symptômes d’une société malade que la maladie elle-même. Le film met brillamment en lumière la manipulation de l’opinion par les réseaux sociaux et comment ceux-ci radicalisent la réflexion par leur système intrinsèque. On observe actuellement ce phénomène : la visibilité croissante des mouvements progressistes sur les réseaux sociaux fait face à une dynamique de régression inédite depuis les années 30 en Europe. La droite identitaire se radicalise et encense un pseudo passé glorieux, raciste, homophobe et sexiste. Je vois tous les jours des Tomek sur les réseaux sociaux, ils sont biberonnés à la violence et utilisent un argumentaire caricatural. Ils ne sont pas là pour l’échange ou le débat mais pour la provocation. C’est ce qu’on appelle les « trolls » ou les « haters » (titre original du film). Le traitement de l’usage des réseaux sociaux comme outil de rapport de force est particulièrement pertinent. Qu’il s’agisse de cyberharcèlement, de fausses informations, ou d’algorithmes de ciblage, les réseaux sociaux tiennent une place de plus en plus grande dans notre rapport au monde.

Le film ne critique pas seulement ces « haters » néofascistes, il dénonce le mépris de classe exercé par les bourgeois : les regards complices, les rires moqueurs à l’égard de ceux qui n’ont pas « les codes ». La culture dont il est question tient davantage à des éléments symboliques et statutaires qu’à de réelles inclinations. Leur hypocrisie est également exposée, ils apparaissent immobilistes et non pas pacifiques, leur ouverture d’esprit s’arrête aux frontières de leurs quartiers et leur vertu est ostentatoire plutôt que sincère. Le parti pris est donc celui du « tous pourris ». C’est en ce sens que le film manque cruellement de finesse.

L’esthétique est à l’image du propos, tranchée. La gauche caviar est peinte peu subtilement : appartements glaciaux aussi vastes que vides, goût quasi-obsessionnel pour l’art contemporain et uniformes chromatiquement réduits au noir et au blanc. En contrepoint, les néofascistes sont soit filmés dans des manifestations chaotiques rougeoyantes soit dans des espaces oppressants, sales, ternes et grisonnants. Le langage est cru, vulgaire et violent pour les uns, élaboré et désusbtancialisé pour les autres. On a connu moins stéréotypé.

Cependant, à travers l’épopée monstrueuse et dévastatrice de Tomek, ce film expose assez habilement nos problématiques sociales actuelles : l’impossible dialogue entre deux parties de la population, leur opposition intensifiée par les réseaux sociaux et par la manipulation ciblée de la part des politiques. Les dernières élections aux États-Unis en sont la parfaite illustration. Le Goût de la haine n’a rien de typiquement polonais, chacun peut reconnaitre la société où il vit.
Le propos de ce drame sociétal est sombre. Il donne un visage humain (mais psychotique) au terrorisme et tend à robotiser les décideurs politiques (de tous bords), tout en posant la question de la « culture de l’effacement » qui consiste à prendre distance avec ceux qui ne correspondent pas ou plus à nos modes de pensée. Conjoncture qui provoquerait une radicalisation de nos idéaux.

Clara Hubert




[1On peut le voir sur des plateformes internet, notamment Netflix

[2(comédie noire coréenne)

[3On peut le voir sur des plateformes internet, notamment Netflix

[4(comédie noire coréenne)

[5On peut le voir sur des plateformes internet, notamment Netflix

[6(comédie noire coréenne)

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