En corps. Un cinéaste fait ressentir la danse

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En corps. Un cinéaste fait ressentir la danse

Cédric Klapisch : En corps
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par claire olivier , Nicolas Romeas
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Élise, 26 ans, est une grande danseuse classique. Blessée dans un spectacle, elle apprend qu’elle ne pourra plus danser. Sa vie va être bouleversée, elle va devoir apprendre à se réparer... Entre Paris et la Bretagne, au gré des rencontres et des expériences, des déceptions et des espoirs, Élise se rapprochera d’une compagnie de danse contemporaine. Cette nouvelle façon de danser va lui permettre de retrouver un élan et une nouvelle façon de vivre.



"Il faut avoir une musique en soi pour faire danser le monde."
F. Nietzche

Je suis fâchée. J’ai lu et entendu plusieurs critiques professionnelles mépriser le dernier film de Cédric Klapisch. Ils le jugent « trop mièvre, pétri de bons sentiments, parsemé de quelques répliques bienveillantes à l’emporte pièce », construit autour de personnages caricaturaux et tellement gentillet dans son propos. Je râle contre cette sécheresse du cœur et cette posture de supériorité. Je suis absolument en désaccord avec ces pisse-froid. Loin de toute analyse filmique il me semble utile de défendre un film véritablement populaire et ambitieux. Un film solaire et humaniste en ces temps troublés. Un film qui donne à la jeunesse un nouvel élan et le désir de voir plus loin que notre morne horizon. Oui, un film peut être divertissant, instructif, sensible sans être abrutissant et ennuyeux. Oui, un film peut réunir des générations et donner l’envie de faire un pas de deux, voire trois, de côté. Non, le spectateur n’a pas forcément besoin de personnages sombres et torturés avec des idées suicidaires et des propos abscons pour prendre de la hauteur.

Monsieur Klapisch n’a pas besoin de moi pour faire sa promotion, bien des médias s’en chargent. Je souligne le grand écart entre la surmédiatisation de son dernier opus cinématographique à succès et les critiques acides et souvent parisianistes auxquelles je fais référence. Les salles se remplissent aisément. Son cinéma est populaire par essence. Qui cela dérange-t-il ?

Un film pour faire « corps », pour être ensemble

Je décide de prendre la plume car mon aventure cinématographique familiale témoigne de la richesse d’En corps.

Un samedi soir de début avril. Froid polaire de retour. Quelques flocons. Pas de quoi avoir envie de sortir. Nous arrivons au cinéma près de chez nous. Tous les quatre, Lola 11 ans, Victoria presque 18, Laurent et moi, heureux d’être là. Salle remplie. Public hétérogène. À la louche, j’observe un pannel de 10 à 80 ans ! Mixité totale ! Quand je te dis que Klapisch est résolument populaire.

J’y ai traîné ma tribu car la bande-annonce m’avait séduite d’emblée. De la danse, un personnage en pleine reconstruction, une musique jubilatoire, la présence de danseurs professionnels à l’écran dans une fiction. De ces images émane un hymne à la vie. J’oublie la présence du chorégraphe Hofesh Shechter. Je le suis et le guette depuis des années dans les médias sans jamais avoir pu assister à un de ses spectacles. Ses créations me fascinent par la pulsion de vie qui s’en dégage. son travail chorégraphique reste heureusement mystérieux !

Alignés tous quatre dans le noir, je réalise qu’il est rare que nous partagions le même film en salle. Goûts, âges et sensibilité différents, emploi du temps divergents. Cette fois, je suis sûre de mon coup. J’ai proposé cette sortie en pensant que chacun allait être percuté à un endroit différent. Je ne me suis pas trompée.

Les 15 premières minutes plongent le spectateur dans les coulisses de l’opéra. Sur fond de La Bayadère les danseurs évoluent sur scène et poursuivent leur vie privée derrière le rideau. Lola se penche vers moi. Elle serre son petit sac en osier sur elle et me demande : « En fait y a pas d"histoire, ça va être comme ça tout le long. Ils dansent et pis c’est tout ». Je la rassure. Il s’agit bien d’une fiction. On nous plonge dans l’univers du ballet pour débuter. Ça la déroute. Une ambiance documentaire trop sérieuse pour elle. Je vois dans son sac, trois bande dessinées. Elle a anticipé un ennui possible, mais pas prévu la lampe frontale !

Quand le film de terminera, nous regarderons défiler le générique et aucun d’entre nous n’aura envie de précipiter sa sortie. On voudra profiter « encore » de ces moments de grâce et de lumière transportés par la composition d’Hofesh Shechter. Chacun s’est senti concerné et remué. Je m’apprête à rétorquer à ces chers critiques visiblement en manque de « hauteur intellectuelle » par une liste des bienfaits spirituels et physique d’En corps partagés par ma famille.

En corps © Emmanuelle Jacobson Roques

Je suis Klapisch-sensible. J’ai grandi et évolué au fil de sa cinématographie. Néanmoins, ressentir physiquement un je ne sais quoi viscéral qui te transporte lorsque tu te lâches pour danser, est une expérience nouvelle pour moi au cinéma. Certes, le parcours de la protagoniste me touche personnellement. Contrainte de changer de voie par un accident de vie, Élise saisit au fil du temps la richesse des rencontres pour rebondir, se réhabiliter au monde, ouvrir son cœur et son corps. Je continue de penser qu’il n’ y a pas de hasard mais des rencontres qui changent le cours de l’existence. Le parcours d’Élise n’est pas un lit de roses, il est semblable au très venteux chemin côtier breton emprunté par la troupe de danseurs en résidence. Comme moi elle cherche son équilibre et avance dans la tempête.

Si cela te semble trop gentillet et que toi aussi tu penses que Klapisch « ne s’est pas foulé en réalisant ce film », je peux comprendre. Mon explication est basique, je le revendique. Nul besoin de s’infliger des souffrances psychiques supplémentaires pour avancer. En revanche, la façon dont il filme au plus près les corps en liesse dépasse largement la simplicité apparente du propos.

Mon conjoint, Laurent, rit a plusieurs reprises. Les envolées flamboyantes du jeune couple moderne formé par Pio Marmai et Souad B sont irrésistibles. Il a certainement été touché par les liens père-fille, Denis Podalydès (encore lui !). Il a été transporté par la musique et le mystère des corps en mouvement. Guitariste amateur, il est hypnotisé par la bande-son. Création d’Hofesh Shechter lui-même (Pianiste et percusionniste de formation, il signe la plupart des musiques de ses créations).

Figures imposées libératrices

Victoria constate que le monde de la danse n’est pas uniquement le panier de crabes égocentrés, psychorigides et soumis aux diktat des maîtres de ballet, présenté dans de nombreux documentaires. Elle exprime son désir d’assister à un ballet classique et se dit fascinée par la technique et la précision des danseurs. Ça m’amuse. Elle est attirée par ce qui lui est lointain ou opposé. Parfois fantasque, souvent rêveuse et très éparpillée, les figures imposées l’attirent. Et puis elle m’explique qu’un film porteur d’espoir pour la jeunesse après deux ans de pandémie fait beaucoup de bien.

Séduite par des personnages attachants, Lola n’a pu ouvrir ses BD anti-ennui. Elle me parle encore de la ferveur des danseurs de hip hop, du kiné foufou et décalé, de ces corps heureux et libres « même si on a l’impression qu’ils font n’importe quoi et qu’ils tombent amoureux trop vite ». Une semaine après notre sortie, elle continue de soutenir mordicus que le film s’intitule Corps et « sûrement pas En corps comme tu dis... » Un psychanalyste trouverait là matière à discussion ! Et contrairement à sa sœur elle exprime clairement son rejet de la danse classique. : « Les tutus c’est moche et ridicule ! »

Nos filles ont fait partie d’ateliers de danse contemporaine à la MJC de notre commune. Elles sont sensibles à ce qui se joue lorsque l’on met son corps en mouvement avec le désir de s’exprimer.

En corps © Emmanuelle Jacobson Roques

Donc, cher futur spectateur refroidi par les critiques des frigides du cœur, je te confirme que nous sommes sortis galvanisés, le sourire aux lèvres et avec l’envie furieuse de danser. Le pari gagné de ce film consiste à transmettre des émotions profondes par le corps.

La pulsion de vie nous suit. Nous avons tous quatre très envie d’assister à une représentation de la compagnie d’Hofesh Shechter et de pousser les portes d’un opéra. Lola se laissera tenter malgré sa grogne. Elle est curieuse et pourra toujours emmener quelques bande-dessinées.

En corps © Emmanuelle Jacobson Roques

Aux critiques amers je rétorque qu’il convient de faire confiance au spectateur. Il comprend très bien lorsque le trait est grossier ou un tantinet appuyé dans la construction d’un personnage. Il sait extraire ce qui lui correspond et lui fait du bien quand un film est intelligemment populaire. Je suis convaincue que l’on peut « encore » donner corps à un geste artistique et transmettre cet esprit collaboratif. Créativité, énergie, ouverture à l’autre et soif de découverte sont des termes éculés pour certains détracteurs-experts. Néanmoins, elles restent les fondements de la démocratie culturelle.

La facilité, ou la grâce ?

Cédric Klapisch aime la danse et les danseurs et sait le dire avec sa caméra. Preuve en est ce petit film Dire merci tourné durant le confinement et son documentaire sur la danseuse étoile Aurélie Dupont. À ceux qui brandisse la facilité comme argument pour nuancer un succès public, je dirais simplement : As- tu déjà été touché dans tes tripes par le mouvement de ton corps délivré ? Si tu réponds non, il est peut-être temps de te détendre et tenter l’expérience.

Tu te souviens de Clément Cogitore avec sa fascinante proposition des Indes galantes en danse Crump à l’opéra ? Cette création avait réjoui et emballé tous les critiques. Moi avec ! J’en frissonne encore. Néanmoins, l’accès à ce type d’œuvre me semble plus restreint (même en vidéo), car donné dans un opéra et mené uniquement avec des danseurs de rue. Mais En corps est une invitation à entrer dans toutes les danses.

En corps © Emmanuelle Jacobson Roques

J’ai oublié de te conseiller un détour par la galerie cinéma Anne-Dominique Toussaint dans le troisième arrondissement de Paris. Là t’attendent une belle exposition de photos du film et l’accès vidéo au making off.

"L’état de danse : une sorte d’ivresse, qui va de la lenteur au délire, d’une sorte d’abandon mystique à une sorte de fureur. "

Paul Valéry

Pour aller plus loin :

https://www.franceinter.fr/emissions/popopop/popopop-du-mercredi-23-mars-2022

https://www.youtube.com/watch?v=1vZmlezV4K4

https://galerie-cinema.com/artistes/cedric-klapisch/

Ce qui me meut. Premier court métrage de Cédric Klapisch. https://www.dailymotion.com/video/x5lrei9

Dire merci :
https://www.youtube.com/watch?v=VF3ceqw_lG4

https://www.youtube.com/watch?v=9h9HP-VOJv4



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